Identifie Toi     Inscris Toi

mardi 8 juin 2010 par Nord-Sud

A peine, quelques jours passés avec les dockers, qu'on apprend les arcanes de ce dur métier, où les acteurs ont un travail pénible et difficile. Pour le rôle qu'ils jouent dans la vie du port, ces travailleurs méritent, sans doute, mieux.

La galère commence devant le Bureau de la main-d'?uvre dockers (Bmod) en zone portuaire à Abidjan. Le jeune homme, arrivé très tôt le matin à l'embauche des dockers, a le c?ur serré. Son physique impressionne, mais il est apparemment perturbé par cette foule constituée d'hommes qui, comme lui, viennent chercher du travail. Son regard semble scruter dans le vague quelques visages qui lui seraient familiers. Il est vite rejoint par un monsieur qui lui parle de façon familière. Cela déclenche, chez lui, un sourire léger qui le rassure sans doute. Les deux se dirigent vers un tableau où sont inscrites les bordées et les entreprises qui cherchent du monde. Après une lecture rapide des énoncés, ils s'avancent vers un petit chef qui, d'un hochement de tête, semble donner son accord pour prendre dans son équipe le plus grand des deux. Celui-ci s'écrit : Je suis avec mon frère et c'est sa première journée au port . Le chef se retourne et dit : On fait un bateau au quai 8, ça va lui faire les bras. L'embauche se fait dehors et est rythmée par la cloche du pont.

Bonne arrivée au quai

Les ouvriers, après avoir donné leur carte, s'en vont un peu au hasard, parlant avec d'autres copains. Le jeune homme faisait ainsi ses premiers pas dans ce monde impitoyable et rugueux de la vie portuaire. Mais, pour sa première journée, il voulait être irréprochable. Sept heures viennent tout juste de sonner quand les équipes de bord montent la coupée. On va brasser les mâts pour libérer la place aux grues afin quelles puissent travailler. Pendant ce temps, les travailleurs à terre préparent le matériel qui doit servir à virer les palanquées. Le jeune homme essaie de se rendre utile, mais ne connaissant rien aux termes du métier, et encore moins à ce que ceci signifie, il prend le parti d'écouter son tuteur, et surtout, de ne rien dire afin de se préserver des agressions verbales qui pourraient fuser. Il avait entamé la journée avec vigueur pour un débutant qui semblait plein de vie mais faisait tellement attention à ses mains, à ses pieds, qu'il ressemblait plus à un bureaucrate qu'à un docker ! Les morceaux de bois étaient lourds et il fallait les lever en même temps que son "matelot" sinon, gare aux doigts ! Sous ses yeux, le grand frère se fait coincer la main et hurle. Vient l'heure où les hommes de sa bordée décident de faire un casse-croûte. L'apprenti "docker" doit aller faire les courses. Après l'épicerie, il part acheter pain, pâté, et à boire. Lui qui ne buvait que du lait ou du café ! Plus tard, il voit sur les visages, des sourires moqueurs mais mange son pain avec appétit, car il en avait besoin! Bien sûr, son bizutage le prévient qu'il fallait passer par-là pour qui commence à travailler. Mais pour lui, le plus important était de s'intégrer à ce monde. Il découvre aussi que son boulot était physique, que la sueur était quotidienne. La peur aussi, car pour descendre à fond de cales, il faut emprunter des échelles à pic auxquelles il manque souvent des barreaux et les hauteurs sont étourdissantes. Mais pour lui, seule compte la découverte des cargos de toutes nationalités aux provenances dont les seuls noms faisaient rêver : Amsterdam, Santiago, Havre, Anvers, etc. Néanmoins, là où il se décourage le plus, c'est avec tous ces devanciers qui font désespérer.

Tout est précaire

En effet, pas de youyous pour Jérémie, le docker qui l'accoste. Ce grand gaillard, habillé d'un tee-shirt aux couleurs des Eléphants-footballeurs, a annulé son mariage, prévu pour juillet. Il n'est plus autorisé à entrer au port où il travaille depuis onze ans. Il fait partie des soutiens de la Coordination nationale des dockers (Cndd), le puissant syndicat dirigé par Adjéi Pliké. A la fin du mois, il ne touchera donc pas ses quelques 100.000 Fcfa de salaire. Je viens d'être abusivement licencié après dix ans de services continus en qualité de docker : Pas d'indemnités, pas de bulletin de salaire, pas de certificat de travail, pas de déclaration à la caisse, les responsables disent que je n'ai jamais fait partie de leurs effectifs, dit-il. Un docker en service continu, cela veut dire un travailleur permanent ! En principe, la législation prévoit que si sa présence au sein de l'entreprise va au-delà de deux ans, il est alors sous contrat à durée indéterminée. Mais pour les employeurs, un docker reste un travailleur temporaire ! C'est peut-être également pour cela qu'ils prennent généralement soin de détruire tous les documents relatifs à l'embauche des dockers. Ce qui rend les conditions de sécurité et de santé des dockers plus que précaires. D'une manière générale, les ouvriers des quais ne bénéficient pas souvent des mêmes avantages que les travailleurs embauchés en matière de soins, pas de protection réelle. Ils ne sont ni assurés, ni déclarés. Plusieurs dockers assurent qu'en cas d'accident du travail, les employeurs n'assument pas leur responsabilité. Bien souvent, ce sont des sommes dérisoires qui sont proposées aux victimes. Il existe donc un véritable problème de sécurité des employés. Certains dockers sont bien souvent utilisés en continu pendant plus de 30 jours avec la complicité d'autres dockers. Tant que les deux parties y gagnent, pas de problème. C'est lorsque les différends surviennent que l'inspection se voit obligée de procéder à des vérifications. Le temps légal de travail n'est presque jamais respecté. Les heures supplémentaires non plus. Selon Arouna, les montants à payer aux journaliers ne sont pas uniformes. Ils diffèrent d'une société à une autre, voire d'un journalier à un autre si ce n'est d'une journée à une autre. Ils changent, selon que l'on soit dans telle ou telle entreprise ou que l'entreprise prétende que son activité est en baisse. Il semble que le groupe français Bolloré tire son épingle du jeu. Le taux horaire serait plus élevé que la moyenne générale qui va de 250 Fcfa pour les moins gradés à 800 Fcfa pour les cadres . Le problème est qu'il n'existe pas en réalité des personnes détenant des qualifications précises dans le domaine portuaire et de la manutention au départ. La formation se fait généralement sur le tas. Il est donc difficile de faire carrière dans ce domaine. Souvent l'ancienneté sert de base pour désigner les chefs d'équipe. Dans un contexte ou le travail se fait rare, et que les embauches deviennent difficiles, la législation ivoirienne mériterait d'être adapté au contexte actuel qui voit le travail temporaire se développer, les employeurs ne voulant plus assumer d'importantes charges relatives aux personnels qu'ils utilisent.

Liberté syndicale, où es-tu ?

Le cas des dockers est alarmant, car de nos jours, il faut signaler que les risques professionnels de cette catégorie de personnels ne sont en réalité assumés par personne, les employeurs se refusant systématiquement d'assumer leurs responsabilités en cas d'accident grave du travail. D'une manière plus générale, des dispositions réglementant les nouvelles formes de travail tel le travail intérimaire n'existent pas, ce qui a pour conséquence d'accroître la précarité des employés et donc à augmenter la pauvreté. Les dockers ivoiriens en ont gros sur le c?ur. Ils décrient, entre autres, les licenciements abusifs, les emprisonnements extrajudiciaires, la non-existence d'un statut, les entraves à la liberté syndicale, la faible rémunération, l'endettement et la paupérisation. Le docker joue un rôle prépondérant dans les activités portuaires. Nous, dockers des ports de Côte d'Ivoire, travaillons dans des conditions extrêmement pénibles, regrette Adjéi Pliké, déplorant également l'absence de profil de carrière, d'avantages sociaux et de prime de présence. Pour lui aussi, seul le Bmod dans lequel les dockers voudraient être représentés, doit s'occuper de la gestion des dockers, exigeant également le respect de la réglementation régissant leur travail et la révision du décret 99-510. Toutes ces lamentations ont buté sur des oreilles rigides et la situation a fini par exploser le 20 avril dernier. A la suite d'une empoignade entre les dockers réunis au sein de la coordination et les gendarmes du Port, les ouvriers ont dû observer un mouvement baptisé cassé cadence . Ce qui veut dire ralentissement du rythme de travail. Ce débrayage a eu pour conséquence, la chute de l'ensemble des activités du Port d'Abidjan. Une commission pour le règlement des conflits a vu le jour, dirigée par le porte-parole de Laurent Gbagbo, Gervais Coulibaly. A l'évidence, cette instance ne fonctionne pas. Il y a quelques semaines, une demi-dizaine dockers avaient été arrêtés. Protestant contre les promesses non tenues relatives aux augmentations de salaire, les travailleurs ont été réprimés. Malgré tout, ils continuent de réclamer mieux. Nous demandons de meilleurs traitements notamment l'amélioration du taux horaire. Nous voulons être aussi représentés au sein du Bmod pour faire entendre la voix des dockers, clame M. Pliké, affirmant que son mouvement n'est sous l'influence d'aucun autre groupe d'intérêts au niveau de la communauté portuaire.

On veut décider aussi

Nous ne sommes l'appendice de personne. Nous combattons les visées esclavagistes du syndicat entrepreneur, ajoute le dirigeant de la Cndd. En fait, les grèves intempestives ne sont pas du goût de la direction du Syndicat des entreprises de manutention des ports d'Abidjan et de San Pedro (Sempa) qui soupçonne des manipulations destinées à saucissonner l'activité de gestion de la main d'?uvre dockers. Entre les deux parties, la confiance n'est plus de mise. Lors de la grève d'avril, c'est après intervention du chef de l'Etat que les responsables syndicaux ont demandé aux dockers de reprendre le travail. On nous a assuré que personne ne sera exclu, témoigne Christophe, 31 ans, conducteur d'engins depuis 3 ans. Mais Isidore et Jérémie sont sur le carreau. Dans la moiteur des couloirs du Bmod où ils se retrouvent tous les jours, le premier explique : Nous vivons l'enfer ! Nous sommes réduits à l'esclavage. A côté de lui, Jean-Marc qui ne peut contenir sa colère. On nous a promis des salaires de 300.000 Fcfa et plus. Mais on n'a rien vu ! On n'a rien eu et quelles que soient nos années d'expérience, on reste à un taux horaire faible . Pour Jean-Marc, dont le salaire perfuse directement une famille de dix personnes, le coup est dur. On est classé en catégorie supérieure mais cela ne me donne pas plus de 50.000 Fcfa de plus, s'énerve-t-il. Je fais quoi avec ça ? Il suffit que j'aille au café et je n'ai plus rien. Mais plus que les salaires, ce sont les modalités des programmes de travail qui révoltent les dockers abidjanais. Marcel Gossio, directeur général du Port d'Abidjan souligne la nécessité d'un nouveau système garantissant un niveau de professionnalisme permettant de travailler selon les régimes et les normes internationaux et de faire du port d'Abidjan un des pôles de concurrence du golf de Guinée. Du côté des dockers, la réaction est brutale. Un nouveau système d'esclavage , ironisent certains. Entre un groupe de travailleurs, un téléphone portable circule. On y voit une vidéo destinée à ceux qui ne les croiraient pas. Le film présente un engin suspendu à une grue servant à attraper les conteneurs. Sur une sorte de plateforme accrochée à la grue et circulant dans les airs, des dockers se déplacent. Ils sont à 15 m de hauteur, explique le docker qui a filmé. Vous voyez ? Ils n'ont aucune cage de sécurité. Ils peuvent tomber d'un instant à l'autre ! Et d'insister : On veut se conformer aux normes internationales mais pour cela, il faut du matériel ! Nous prenons un maximum de risques, nous grimpons sur les conteneurs les mains nues, sans casque, dans la poussière et le bruit, par tous les temps ! De certains conteneurs abandonnés coulent des substances bizarres. On voit bien que ce sont des produits chimiques. La plupart d'entre nous sommes malades des poumons. On n'a même pas de boîte à pharmacie sur place, relève-t-il, en montrant son index dans lequel une entaille de vingt-cinq jours n'a toujours pas cicatrisé. Il existe un centre médical général. Or, nous voulons un hôpital propre à nous. Pas ce qui en fait office actuellement , plaide Pliké. Les anecdotes ne manquent pas : les grutiers qui se retrouvent tous seuls, le transport qui n'est plus assuré entre les zones du port, le manque de protection contre les incendies. Michel, un conducteur d'engins, fait le décompte : Il y a quelques années, des dockers se sont retrouvés projetés hors de navires, un grutier a été récemment grièvement blessé après une chute de 10 m et un conteneur de 40 pieds rempli de lait en poudre s'est brisé. On nous a pourtant promis que nous allions progresser, que nous aurions du matériel Mais ça ne suit pas. Et au port, non plus, ça ne suit pas , ironise-t-il, d'un mouvement de tête en direction du port où, pendant plusieurs jours, des bateaux restent en rade. Et les sanitaires ? On rentre chez nous avec la crasse des conteneurs qui arrivent de tous les continents. Vous imaginez un peu les risques de maladie, murmure un ouvrier. Il ne sait pas bien ce qui ne tourne pas rond dans son emploi du temps mais pour lui, le système ne l'avantage pas. Selon les normes internationales, un docker devrait travailler 6 heures et 40 minutes, ajoute un collègue. Mais en réalité, on fait au moins 8 heures la journée et 10 heures la nuit.

A la direction générale, les méthodes de calcul ne sont visiblement pas les mêmes. Ce nouveau système devrait faire bénéficier à l'employé de 150 heures de travail par mois sans compter les heures supplémentaires (8 heures par jour), ce qui est beaucoup moins que la durée de travail fixée par la loi ivoirienne. On ne croit pas à cela, marmonne un docker de mauvaise humeur. Ces récriminations dépassent l'entendement du Sempa.

Que de manipulations !

Peu au fait de leurs droits, les dockers ont peu de cartes dans leur jeu. La direction du Sempa qui résume les différents mouvements de contestation à une agitation de certaines minorités en use à satiété. Dans la clameur interne, les autorités préviennent clairement que la productivité du mois de mai doit être maintenue et que les dockers n'ont pas à décider de leur propre plan de travail. Et qu'en l'absence de rendement, des sanctions seront appliquées. Pour la direction générale du Sempa, la structure ?uvre pour l'amélioration des conditions de vie et de travail des dockers. Un centre médical a été construit pour eux. Il met à leur disposition 6 millions de médicaments par mois. En outre, le décret de 1999 leur consacre la qualité de travailleur selon le code du travail. Ah ! Si toutes les intentions pouvaient se transformer en réalité.

Lanciné Bakayoko


Inscrivez vous pour postez un commentaire sur